S’ouvre dans un nouvel onglet
/
Recherche en cours...

Semaine du patrimoine de la Gaspésie

AU COIN DE CHAQUE RUE, 
UNE HISTOIRE 

Appel à textes — Bibliothèques de la Ville de Gaspé 

Vous les croisez tous les jours sans y penser. Mais si la rue Domagaya, la rue de l’Espérance ou le boulevard du Griffon cachaient une histoire que personne n’a encore racontée ?

Pour souligner la Semaine du patrimoine de la Gaspésie, les bibliothèques de la Ville de Gaspé vous invitent à laisser parler votre imagination : choisissez un nom de rue ou un personnage tiré de la toponymie locale et imaginez ce qu’aurait pu être son histoire.

Les textes gagnants

Merci à toutes les personnes qui ont pris la plume pour l’appel à textes « Au coin de chaque rue, une histoire »! Cinq textes ont été retenus. Nous les dévoilons ici, un ou deux par jour, du lundi 5 au jeudi 8 octobre, pendant la Semaine du patrimoine de la Gaspésie.

Les textes gagnants seront également lus sur les ondes de Radio-Gaspésie. Revenez chaque jour découvrir le prochain!

Les pieds de mon grand-père Magella dominaient le salon – Mathieu Fournier

Parce qu’ils faisaient jaser, ses pieds. Railler surtout. Une fois, le voisin Element, un brin chaudaille, lui avait postillonné qu’avec un seul pas, il pourrait renchausser un rang complet de patates. Et mon grand-père Magella de lui adresser un demi-sourire. Pour sa part, monsieur Gleeton, croque-mort et fossoyeur, lui lançait à l’occasion : « Comment j’vais faire avec toi, mon Mage? J’suis toujours ben pas pour t’enterrer dix pieds sous terre. » Et le grand Magella de susurrer un juron. Le violoneux Henley aussi faisait grincer sa corde en lui demandant, un après-midi, au magasin général : « T’aurais pas un vieux soulier que j’me fais un coffre de violon? » Et mon grand-père de briser la plume du commis entre ses doigts.

La dernière personne à avoir évoqué la longueur de ses pieds était Jean Lejeune. Cet original était en fait un survenant, à l’automne de sa vie, très jovial quoique maugréant à ses heures. Ayant beaucoup voyagé – travail oblige –, Lejeune possédait un bagage d’anecdotes cocasses à en faire défriser un mouton. Et heureusement pour les paroissiens, ce grand bouffon acquit la bonne habitude de se pointer au village, chaque printemps, pour « arranger », comme il disait. Il pouvait, pour un « p’tit blanc », arranger votre clôture, arranger les branches sur vos vigneaux, arranger l’étoupe autour de la fenêtre, arranger un mal de reins.

Toujours est-il que Jean Lejeune, encore tout pimpant d’avoir « arrangé » la petite Émerise à Charlot Morris, Jean Lejeune, dis-je, entrevit mon grand-père Magella derrière la grange. Ce dernier s’obstinait depuis une grosse demi-heure à rafistoler sa vieille herminette. Alors qu’il avait terminé de dérouler son troisième chapelet d’injures, il entendit, du haut du coteau, une voix qui criait : « Laisse faire ça, mon Mage. J’va t’arranger ça, moi. Va plutôt commencer à cirer tes godasses pour quand j’va marier ta fille c’t’hiver. »

C’est alors que mon grand-père Magella, pris d’une colère noire, ôta la chaussure de son pied droit et lança le gigantesque projectile en direction de la voix. La chaussure fila à une vitesse folle par-delà la boutique, par-delà le grand cèdre, traversa en entier le champ de sarrasin et atterrit sur Jean Lejeune, l’écrasant de la tête aux pieds.

Et grand-maman Césarie, qui avait vu toute la scène, dit à ma mère : « Oui, ce sera un beau printemps, mais Jean Lejeune ne sera pas avec nous cette année… »

Rue Lejeune, Gaspé – André Ouellet

Petite anecdote

Durant les années 60, M. Roland Legros, fonctionnaire municipal, accompagné de M. Patrick Adams et de quelqu’un d’autre faisaient le tour de la Petite France à pied pour choisir le nom des rues et de l’emplacement des poteaux aux intersections.

À l’époque, j’avais entre 8 et 10 ans et jouant au coin de la rue de notre maison et de la route 6 (Jacques-Cartier).

Une fois arrivé au coin de la maison paternelle où je jouais, j’ai entendu M. Legros dire : « Celle-ci, on va le nommer LEJEUNE », en me regardant. Durant plusieurs années, j’ai pensé que le nom de la rue a été donné grâce à ma présence lors de leur passage ce jour-là.

Presque 30 ans plus tard, j’ai su ou supposé que le nom Lejeune appartenait à un marin de Cartier lors d’une lecture de texte historique concernant le Festival Jacques Cartier. Pour finalement savoir de la Commission de toponymie du Québec que le nom Lejeune reprend le nom d’une famille locale.

Souvenirs jeunesse – André Ouellet, Gaspé

La rue Cotton – Vanessa Masse

L’histoire que je vais vous raconter, elle a commencé bien avant mon arrivée ici. C’est un secret bien gardé, et il faut se le dire, c’est plutôt inattendu que ce soit moi qui vous le partage. Comme je me sens malgré tout un peu impliquée, et surtout, choyée de contribuer, même seulement un petit peu, à sa pérennité, j’espère que vous me pardonnerez mes airs d’imposteur. De toute façon, entre vous et moi, aussi bien me lancer, parce que ceux qui les connaissent sauront : il ne faut pas compter sur les principaux concernés pour s’en vanter.

Ça a commencé avec Monsieur Adélard. En fait, ça a commencé bien avant, avec Monsieur Émile et les autres avant lui. Mais pour faire simple, je vais commencer ici. Je disais donc, ça a commencé avec Monsieur Adélard. Monsieur Adélard, à Madame Rosanne, pour être plus précise. Oui, oui, juste ici, à Rivière-au-Renard, dans cette petite rue avec la ferme au bout, pas très loin du Banc et des bateaux de pêche. Puis, en moins de deux, de père en fils, et à bras de courage de mère, ils en ont fait pousser sept. Sept brins d’homme, tissés serrés. Du Cotton pure laine. Et on en dira bien ce qu’on voudra : si, à première vue, on pourrait croire qu’il n’a rien de bien exceptionnel, ce Cotton-là n’a rien à envier à la plus précieuse des soies.

Plutôt tout usage, il pourrait être facile de se laisser berner par sa simplicité et sa modestie. Pourtant, il n’y a rien de plus fiable et résistant que du Cotton de Rivière-au-Renard. Parce que oui, c’est bien de ça qu’on parle. Du Cotton gaspésien, qui a besoin de terre, de bois et d’érables pour grandir, mais dont l’évolution a été façonnée par le ressac, les produits de la mer et l’air salé. Du Cotton qui pousse dans la capitale des pêches, ça s’est forgé une personnalité sans pareille : ça pousse malgré les tempêtes, ça se marie bien avec d’autres types de fibres et ça s’exporte sans difficultés dans l’Nord, dans l’Sud, et aux quatre coins du Québec et du monde. Ça rassure, c’est confortable et ça ne donne pas l’impression de se prendre trop au sérieux. Ça fait ricaner aussi. Juste assez, parce que ce n’est pas non plus un Cotton extravagant. C’est justement ce qui le rend si unique et attachant.

Mais une autre de ses caractéristiques les plus prisées, et c’est là où je compte sur vous pour ne pas ébruiter la clé de son succès, le Cotton de Rivière-au-Renard est d’une richesse communautaire inégalée : c’est une fibre de choix pour s’enraciner, créer, solidifier, s’entraider, perpétuer, valoriser et faire rayonner le territoire où il est cultivé. C’est une espèce rare, et heureusement, ceux avant nous en ont fait pousser toute une rue. Sept jeunes pousses bien ancrées, qui se sont multipliées et diversifiées, mais dont les descendants portent toujours les mêmes qualités d’exception.

Anse-à-la-Louise, près de Cap-des-Rosiers – Louise Francoeur

Aux aurores, sœur Marie-Louise quitte le couvent à vive allure et se précipite sur sa vieille bécane dépareillée et rafistolée par Omer, fier patenteux de Cap-des-Rosiers.

La cornette au vent, le petit sac de boutons de rose suspendu à son cou, elle s’agrippe au guidon à la recherche de son équilibre comme le pèlerin qui empoigne son bâton de marche. Sa grande jupe entortillée autour de la fourche – « Mon Père, pardonnez l’obscénité de mes mots » –, sœur Marie-Louise s’empresse de rejoindre Timothée qui l’attend près de l’anse. Assis au bord de la falaise, balançant les deux pieds, Timothée surveille au loin l’arrivée de la sœur.

En chemin, comme à tous les matins, le parfum des rosiers sauvages de Siméon, postier du village, saisit le regard et le sens olfactif de sœur Marie-Louise. Elle s’arrête donc pour cueillir quelques fleurs qui serviront à embaumer le couvent.

Bien en selle, toujours la cornette au vent, elle dévale la route, sachant que Timothée espère la livraison des boutons de rose.

« Tiens, mon Timothée! »

Aussitôt arrivée, aussitôt repartie, sœur Marie-Louise s’empresse de retourner au couvent avant la levée du soleil afin de préparer sa journée et attendre la venue des enfants.

Timothée accourt à la maison pour remettre les boutons à sa mère Rose, qui s’affaire à les coudre sur les chemises des paroissiens de Cap-des-Rosiers. Rose est bien connue pour son talent de couturière, ayant reçu les enseignements de Constance, la mère de sœur Marie-Louise, à qui elle voue une grande admiration. C’est en raison de la générosité de sœur Marie-Louise et de sa mission éducative que l’anse fut baptisée l’Anse-à-la-Louise.

Le quai d’Amours – Jenny Côté

Le quai d’Amours de Rivière-au-Renard… « D’Amours » avec un « s ». Un quai où des gens de divers horizons ont trouvé LA personne, l’âme sœur, l’amour avec un grand A. Un village où je suis venue réparer mon cœur en miettes. J’y ai accosté le bateau contenant ma petite famille brisée. J’y ai jeté l’ancre. J’y ai affronté quelques tempêtes. Mais je m’y suis réparée. J’ai ajouté quelques membres à ma petite famille et je ne suis plus seule pour naviguer. Au quai d’Amours, j’ai recousu mon cœur et l’amour a pu y renaître…

Autrice : Jenny Côté

Pour en savoir plus sur la programmation régionale :